RÊVE


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Chacun a l’expérience du rêve et sait de quoi l’on parle quand il s’agit de rêves. Mais que peut-il, que peut-on en dire, que peut-on en faire? Voilà la question; et voici le paradoxe: l’expérience du rêve est universelle, mais c’est l’expérience d’une singularité incommunicable, où les conditions de l’objectivité ne peuvent s’instaurer sans détruire aussitôt leur «objet». Il est fréquent que le contenu du rêve et d’abord le fait même d’avoir rêvé soient brouillés, occultés, oubliés; il est constant que, même lorsque nous jugeons en avoir gardé bonne mémoire et pouvoir en donner une relation fidèle, nous nous heurtons à l’«absurdité» de ce que le rêve «raconte». Paradoxe, puisque l’universalité de l’expérience onirique devrait permettre la communication et la confrontation de ses contenus, alors que la singularité de ceux-ci, leurs adhérences à la vie particulière du dormeur, mais aussi le caractère unique, étrange, imprévisible des situations, des opérations et des éléments que le rêve met en jeu paraissent interdire l’élaboration d’aucun code, d’aucun système lexical et syntaxique qui, une fois établie et appris, nous permettrait de comprendre ce que «veut dire» tel rêve au même titre que nous comprenons ce que veut dire un message verbal formulé dans une langue connue. Héraclite disait qu’«éveillés les hommes n’ont ensemble qu’un monde, mais que dans le sommeil chacun se détourne vers la singularité». Et Hegel définit la représentation onirique comme une connaissance ponctuelle et non liée, alors que c’est seulement, pense-t-il, en s’incorporant dans une totalité (sensible ou conceptuelle) d’éléments distincts et articulés les uns avec les autres qu’un objet peut se prêter à l’analyse et à la synthèse et entrer dans une dialectique rationnelle: comme la folie, le rêve est jugé faux parce qu’il est partiel.

D’Héraclite à Hegel, on le soupçonne, la situation faite au rêve est commandée par le modèle du discours de savoir: opacité rebelle à tout langage intelligible, échec sinon majeur, du moins constant et irritant, du logos. On retrouve la même position, mais renversée, chez les adversaires du rationalisme, dans ce courant que Montaigne et Pascal nommaient pyrrhonisme, que nous appelons scepticisme, et qui doute qu’on trouve jamais un critère propre à distinguer rêve et réalité, illusion et vérité: «Nous veillons dormants et veillants dormons. Je ne vois pas si clair dans le sommeil; mais, quant au veiller, je ne le trouve jamais assez pur et sans nuage», écrit Montaigne, qui se demande «pourquoi ne mettons-nous en doute si notre penser, notre agir n’est pas un autre songer, et notre veiller quelque espèce de dormir.» À la limite, nulle différence de nature entre la vie de l’esprit rêvant et l’activité de penser, c’est ici et là la même «matière» de représentations, seulement un peu plus liées le jour: «La vie est un songe un peu moins inconstant.» (Pascal.) Ce grand soupçon du peu de réalité , comme dira le surréalisme, soupçon qui marque la prévalence de la pensée de la représentation, sétend bien au-delà du pyrrhonisme, il marque toute la pensée occidentale moderne: dans la première des Méditations métaphysiques , Descartes recourt à l’argument du rêve pour écarter le témoignage des sens en matière de réalité; Leibniz peut dire que la réalité est un ensemble de rêves bien liés; et l’on suit la trace de cette inquiétude, à travers le criticisme kantien et le romantisme, jusque dans Bergson et Husserl.

Pourtant la référence au langage qu’implique une telle problématique n’est ni homogène ni sans doute exclusive. Sous le principe méthodologique général d’une confrontation du rêve avec le discours, principe qui est celui de la pensée occidentale, on peut discerner des configurations très différentes: la figure de langage qui gouverne l’œuvre d’Aristote, par exemple, n’est pas la même que celle qui prévaut dans les Confessions de saint Augustin. Quand le premier, anticipant le discours de la science moderne, met le rêve au compte d’une âme réduite par le sommeil à reproduire des images déjà emmagasinées et à leur donner, en l’absence des contrôles du corps, son adhésion comme à des perceptions, tandis que le second entend le rêve de sa mère Monique comme un avertissement d’amour émanant du seul véritable locuteur, le Seigneur, qui soit actif dans l’âme de la créature, on voit bien que l’un et l’autre placent le rêve dans des configurations différentes: discours de savoir, discours de foi; prévalence de la connaissance, déjà hellénique, mais surtout moderne, où le sujet de la parole, c’est le collectif des savants, le Nous , d’un côté; et de l’autre, attention apportée à l’expérience de l’émotion, de la passion en tant que dessaisissement attestant que le seul véritable sujet de la parole et du sens n’est ni Je ni Nous , mais Toi qui me parles. Et il convient d’ajouter à ces deux grandes figures, grecque-scientifique et judaïque-chrétienne, celle qui, profondément immergée ou réprimée dans l’Occident moderne, a néanmoins déterminé l’organisation de l’espace social de l’humanité tout entière jusque dans ses pratiques économiques, culturelles et sans doute oniriques, la figure du mythe, forme langagière irréductible aux précédentes, dominée par les Ils .

Il faut enfin marquer les limites de cette méthode de référence du rêve au langage, et c’est alors sans doute que l’on témoigne d’une véritable considération à l’endroit du premier: on verra que l’analogue peut-être le plus fidèle du «désordre» onirique, la figure nocturne du délire dionysiaque (l’autre hellénisme), n’est pas comme les précédentes une configuration du langage, mais plutôt un dispositif d’anti-langage ou de non-langage, une figure acéphale (G. Bataille) ou de cruauté (A. Artaud).

Esquissons à présent les correspondances entre les quatre grandes figures que l’on vient de dénombrer et quatre façons de disposer le rêve et du rêve, quatre situations, théoriques et pratiques, de l’activité onirique et de son produit.

Le rêve et le mythe

Ce qui marque la figure langagière du mythe, on l’a dit, c’est l’exclusion des premières et deuxième personnes pronominales, c’est concurremment la forme du récit. Le mythe déroule diachroniquement les moments d’un drame qu’accomplissent des personnages (troisièmes personnes); le linguiste observe que, par ses aspects et ses modalités, le récit mythique exclut toute indication permettant de situer le conteur (et aussi bien l’auditeur) par rapport à l’action rapportée. La réalité où s’inscrit celle-ci n’entre pas en communication avec celle dans laquelle se tiennent les interlocuteurs actuels. Telle est également la forme qui prédomine dans la légende, le conte et, plus près de nous, le roman; le récit n’est pas même absent de l’histoire scientifique, il y est combiné avec, et contrôlé par le discours tenu par le sujet du savoir, le Nous du collectif historien.

On voit à l’évidence l’analogie de cette figure avec la forme du rêve, qui est, elle aussi, une «histoire», parfois embryonnaire, parfois complexe et longue, toujours située sur «une autre scène» où le rêveur en tant que «conscience» actuelle, c’est-à-dire en tant que sujet parlant et dialoguant, n’a pas accès. On conçoit donc qu’au sein d’une société et d’une culture organisées autour de la fonction mythique le rêve se voie attribuer, comme la folie, le rôle d’attester l’efficace des pouvoirs cosmologiques représentés dans le mythe et personnifiés dans la pratique sociale par les sages, chefs ou sorciers. Ceux-là seuls peuvent avoir des rêves significatifs, «les rêves des hommes ordinaires ne veulent rien dire», comme le disaient à Jung les hommes d’une tribu du Kenya. Et, de même que la colonisation va réduire en miettes la configuration mythique qui soutenait tout le dispositif social, de même elle va réduire les notables locaux à n’avoir plus que des rêves dénués de sens.

C’est au rêve ainsi repéré par rapport à l’organisation mythique ou légendaire, et à lui seul, que peuvent s’appliquer les deux méthodes d’interprétation que Freud examine au début de l’Interprétation des rêves (Traumdeutung ), et qu’il qualifie de «populaires»: l’interprétation symbolique et le déchiffrement. La première prend le rêve comme un tout, ou du moins comme un agencement de séquences, et il en propose une transcription globale en message verbal, qui fournira sa signification articulée et communicable. Le second essaie d’établir un lexique du rêve, un groupe d’équivalences, cette fois-ci terme à terme, entre des unités oniriques supposées élémentaires (un chapeau, une montagne, le vent, tomber, grimper, incendier) et des significations verbales. On remarquera que cette seconde procédure, qui conduit à fabriquer les fameuses «clés des songes», s’éloigne de la figure mythique, à laquelle pourtant elle doit être encore rattachée: elle ne fait plus confiance comme la première à des épisodes entiers qui «parleraient» par leur seule forme pour ainsi dire, elle se contente d’en recueillir, d’en déchiffrer et d’en traduire les débris qui lui parviennent sous forme d’unités lexicales; mais, si ces dernières peuvent se voir affectées d’une valeur significative non quelconque, c’est parce que les mythes appartenant à la culture de l’interprète opèrent, qu’il en soit ou non conscient, comme une grille de transcription, comme un dictionnaire, si l’on veut. C’est ainsi que, pour l’Europe, on pourrait suivre, à travers l’histoire souterraine qu’en trace G. Dumézil (La Religion romaine archaïque ), la formation de certaines clés ou catégories interprétantes à partir de cellules mythiques anciennes des religions indo-européennes.

Est-il besoin d’observer que de telles interprétations, seraient-elles la symbolique que Freud a jugé bon d’ajouter à la Traumdeutung en 1911, ou a fortiori celle que Jung n’a cessé de fabriquer et d’étendre jusqu’en une anthropologie générale des archétypes, ne sauraient prétendre fournir l’homme moderne en outils propres à expliquer le moindre rêve? Comme les sorciers, la démythologisation nous prive de ces grilles crédibles. Pourtant, ces clés, anciennes ou triviales (tout quotidien a son horoscope), gardent un intérêt: elles recèlent une profusion de matériaux venus du contexte culturel et social de l’interprète, elles sont des traces de figures collectives qui viennent faire résonner, en harmoniques quand elles sont de même configuration, en contrepoint quand elles sont hétérogènes, ces traces de figures singulières que sont les rêves.

Le discours de savoir

Quant à la figure du discours de savoir, autre figure langagière qui domine la parole et l’organisation sociale moderne, on vient de suggérer qu’elle tient le déchiffrement et la lecture des symboles pour des fantaisies de «primitifs». Elle va plus loin encore: c’est le rêve lui-même qui, de ce point de vue, finit par perdre toute réalité, par n’être plus qu’illusion. Michel Foucault a montré qu’à partir de l’instauration du positivisme médical au début du XIXe siècle la déraison allait être réduite au statut d’une pure maladie, et qu’on allait la traiter comme un effet moral (plus tard on dira: psychique) de perturbations sociales ou, surtout, corporelles (physiologiques). On pourrait dire qu’un sort analogue frappe alors le rêve: le discours de la science n’a pas de mots pour lui, il ne peut pas l’interpréter, il lui faut le récuser comme un objet qui ne saurait satisfaire aux conditions du fait scientifique, comme quelque chose qui ne veut rien dire que la science puisse entendre. Le manque de considération pour le rêve, le refus de prêter attention à son contenu manifeste et d’interroger son contenu latent, l’imputation de sa production à des excitations d’origine interne (cénesthésie) ou externe (contexte perceptif du dormeur), les récentes recherches expérimentales (sur les chats et sur les hommes) destinées à dégager une fonction euphorisante, équilibrante, assignée au rêve, toute cette attitude des contemporains manifeste le profond désaveu que la figure du discours de savoir inflige à l’obscurité et à l’insaisissabilité du rêve, et qui n’est sans doute que la réciproque du défi irrelevable que celui-ci lance à celui-là. C’est contre ce désaveu du rêve par la science psychologique et la médecine psychiatrique que Freud, explicitement, écrit la Traumdeutung .

Le rêveur et l’interprétation

Essayons de déterminer à partir de quelle région figurale Freud va scruter le rêve. Ou plutôt de quelles régions, car en sa méthode se combinent plusieurs approches, qu’il faut référer à plusieurs figures. Celle du mythe tout d’abord. Freud observe que la procédure d’interprétation qu’il propose est plus proche des déchiffrements «populaires» que de l’attitude scientifique. Du moins du déchiffrement en usage dans l’Antiquité, tel qu’Artémidore de Daldis le rapporte au IIe siècle de l’ère chrétienne, et qui associe au savoir des symboles une enquête sur la personnalité et la vie du rêveur. La méthode de Freud ne diffère de cette dernière que par un trait: le travail d’interprétation va être confié au rêveur lui-même. C’est lui qui, se mettant dans un état voisin du sommeil, associant librement les idées qui lui viennent à propos du rêve qu’il raconte, n’exerçant aucune sélection sur ce riche matériel, va exhiber involontairement dans son discours les traces de relations existant entre des souvenirs, des situations, des personnes apparemment très différents, et qui, par ce travail , va faire émerger de l’ombre un vaste réseau de relations, dont le rêve lui-même n’était qu’un morceau ou qu’un puzzle de morceaux. L’interprétation ici ne peut pas être une traduction, elle doit être un travail, et il faut que ce soit le rêveur qui le fasse, parce que la source de son rêve, si l’on compare sa situation à ce qu’elle pouvait être dans la figure mythique, force cosmique, est ici supposée solitaire, individuelle.

Ce travail de l’interprétation, Freud dit qu’il reprend, en en inversant le cours, le travail du rêve lui-même. Les éléments constitutifs que les associations vont révéler proviennent de la vie éveillée: choses vues, personnes rencontrées, paroles entendues ou dites, livres lus, avec les émotions, déceptions, élans, gaietés, ennuis qui accompagnent tout cela; et non seulement en provenance de la vie récente d’hier, mais remontant d’il y a longtemps, des fonds de l’enfance, malgré l’oubli. Ces éléments forment, dit Freud, les «pensées du rêve». Si ces pensées, qui par elles-mêmes sont parfaitement intelligibles puisqu’elles relèvent de la perception et de la vie consciente, se présentent méconnaissables dans le contenu manifeste du rêve, c’est qu’elles ont subi des opérations de déformation, des condensations, des déplacements, des mises en scène imaginées qui en altèrent complètement la teneur et l’organisation au point qu’il faut supposer encore des travaux de remise en ordre (dits d’élaboration secondaire) pour effacer sur le produit final les traces de ce chaos. Donc machinerie qui broie et charrie les pensées du rêve. Et l’énergie de la machine, c’est le désir.

La finalité du rêve

Ces écrasements de choses vues, entendues, ces amputations de paysages, ces ablations et ces collages de visages et de corps, ces anachronies de personnages, de lieux, de conduites, ce sont des balayages de la surface des pensées du rêve par des flux d’énergie libidinale. La raison du rêve, c’est la dépense énergétique. A-t-elle une finalité? Assurément, dit Freud: le rêve accomplit le désir que la réalité, la société, la loi interdisent.

Ici se fait sentir dans la pensée freudienne une légère ambiguïté, dont on s’apercevra qu’elle recouvre en fait une véritable dualité des figures de référence: cet accomplissement, comment faut-il l’entendre? Est-il pure dépense énergétique, sans autre finalité que «machinique» (G. Deleuze)? Procède-t-il au contraire des règles de la mise en scène spectaculaire (A. Green)? Est-il obtenu par simple décharge, ce qui renverrait le rêve à la grande figure dionysiaque, ou bien passet-il nécessairement par la représentation, ce qui permet de le repérer a contrario dans le dispositif du discours judaïque? Les deux figures sont présentes chez Freud.

Toujours est-il qu’il existe un principe qui fait que l’énergie ne peut pas se donner cours et épanchement dans le système de canalisations auquel correspondent les activités de perception, de parole et d’action communes aux hommes, un principe qui fait donc que nous ayons à rêver. Cet agent de rébellion, c’est le principe de plaisir, c’est le modèle de la jouissance sexuelle comme accomplissement du désir; c’est l’incompatibilité, pour Freud irrémédiable, entre, d’une part, la poussée à la décharge à tout prix qui fait passer les masses d’énergie bloquée par n’importe quelle voie, même par régression, à contre-voie, en sens interdit, jusqu’à raviver de façon hallucinatoire des traces mnésiques en l’absence des excitants réels, et, d’autre part, un principe de conservation de l’appareil psychique et d’épargne d’énergie qui permet un rapport institutionnel stable avec le monde extérieur et avec autrui en imposant, par refoulement, des voies et un sens d’écoulement à la force libidinale. Cet énoncé simplifié du conflit suffit à faire comprendre que Freud ait pu, à partir de 1920, déplacer la nomenclature des pulsions sans abjurer (mais au contraire pour renforcer) son intuition fondamentale d’une dualité du «fonctionnement» psychique: on peut admettre que le principe de plaisir n’est pas tout entier du côté du désordre, qu’Éros contribue à la production et à la conservation d’entités comme la société et l’individu; mais il faut alors supposer le jeu d’une pulsion de mort , indiscernable du premier, qui est un principe de détraquement et d’anéantissement de ces entités. La récurrence des rêves pénibles et des cauchemars, en particulier dans les névroses traumatiques, n’a pas peu contribué à incliner Freud vers cette nouvelle répartition des rôles libidinaux: en accomplissant le désir, le rêve, comme la jouissance, obéit à la fois à Éros et à la mort.

Revenons à l’interprétation: elle va donc retravailler le contenu manifeste pour identifier les matériaux de départ, et de là circonscrire les régions de la vie éveillée qui depuis l’enfance ont été investies par cette énergie, marquées du sigle de la jouissance et de l’angoisse, et soustraites à la conscience. Or c’est dans ce travail que se dégage, au sein de la psychanalyse du rêve et à travers elle, une nouvelle figure langagière, dont on pourrait se hasarder à trouver le modèle dans la figure de la foi hébraïque. Le psychanalyste n’interprète pas lui-même, il laisse le rêveur, son patient, apporter et retravailler son matériel en vue de le comprendre. L’analyste ne sait pas plus que le rêveur ce que le rêve «veut dire», il est dessaisi de son sens aussi bien que le patient par les opérations dans lesquelles le désir s’est enveloppé. Son hypothèse est seulement qu’à travers tout ce silence, cette opacité, c’est la parole de l’Autre qui se profère et qu’il s’agit d’entendre: l’Autre, le législateur, le fondateur de l’interdit, le tabou de l’inceste, le marqueur de la place vide, le Père symbolique, celui qui ouvre l’espace du manque, le castrateur.

Dans le dispositif psychanalytique, le rêveur est placé comme le peuple d’Israël dans le dispositif de la foi judaïque: séduit par les idoles, adorant le Veau d’or, ayant besoin de signes d’amour, investi par le désir, méconnaissant la Loi comme origine; l’analyste est son Moïse, n’ayant rien d’autre à ordonner que de dresser l’oreille à la parole du Seigneur; et l’inconscient qui forge le rêve et les symptômes, c’est Jahvé lui-même, Ça-Toi, qui ne me parle pas directement (troisième personne), à qui seul je parle (deuxième personne). La cure psychanalytique, dont l’interprétation des rêves est le ressort privilégié, consiste bien – et c’est ce que signifie le transfert contrôlé – à écouler l’énergie libidinale sur cet axe d’une étrange interlocution où je crois parler et où c’est toi (à qui je m’adresse) qui fais mes propres questions, où tu (l’analyste) ne réponds pas et me renvoies à ce que ça dit en moi, dans mes rêves. On voit combien ici, à la différence du récit qui prédomine dans le mythe, c’est au contraire sur la relation du sujet parlant à son imperfection et à la demande qu’il adresse à autrui qu’est ancrée la figure du langage; l’herméneutique ne retiendra de la psychanalyse freudienne que cette figure de la foi, du reste notablement dialectisée par le christianisme.

La figure dionysiaque

La dernière grande figure où celle du rêve vient se réfléchir est celle du non-langage, de l’extériorité, de la cruauté, la figure dionysiaque. Elle n’est pas absente de la pensée freudienne, comme l’attestent les essais qui ont suivi Au-delà du principe de plaisir. Les métaphores de l’économie libidinale qui pourraient paraître mécanistes doivent s’entendre aussi comme des essais pour produire dans le discours de la psychanalyse un équivalent de ce qui est hors discours. Le thème de la pulsion de mort, dont on pourrait remonter le cours vers le romantisme à travers Schopenhauer, et de là, beaucoup plus loin, vers les cultes chthoniens de la Grèce archaïque, nous reconduit aussi à la figure dionysiaque: le discours sombre ici dans le grand délire bachique, la nuit submerge les discontinuités et les articulations requises par la raison solaire, la jouissance et la mort dansent et hurlent sans but et sans honte. Ce sont les traits mêmes de la déraison onirique. Le rêve trouve dans la région nocturne du désir et de la mort sa contrée d’origine, en tout cas son lieu d’élection; il n’a plus de compte à rendre au jour; celui-ci n’est peut-être qu’un rêve débile, avorté; la conscience, qu’une impuissance à rêver fortement, qui fait que nos songes de modernes sont creux, raisonnables: «C’est cette veille en rêve qui empêche le véritable rêve intérieur, le profond retour de l’âme dans la plénitude de son existence intérieure», écrit E. Steffens à l’orée du romantisme. Et H. Ritter disait à F. X. von Baader dans le même temps: «Je crois avoir fait une découverte d’importance: celle d’une conscience passive, de l’Involontaire [...]. Dieu dans le cœur: ce phénomène est absolument somnambulique.» Sans doute le romantisme et, après lui encore, le surréalisme chercheront-ils à réconcilier en leurs rêves écrits (nachgeträumte , dit Jean-Paul, re-rêvés en écriture après coup) la sombre tradition souterraine des agitations et des cauchemars avec l’ascension apaisante vers la clarté. C’est pourtant le délire du ciel sans Dieu et du chaos nocturne, la «Plainte de Shakespeare mort annonçant à des auditeurs morts, dans l’église, qu’il n’y a pas de Dieu», qui se trouve à l’origine du célèbre «rêve de Jean-Paul», lequel inspire tout le romantisme; et c’est encore le même délire qui, dans Le Gai Savoir , fait dire à l’insensé que, Dieu mort, la Terre roule et tombe loin de tous les soleils, qu’il fait de plus en plus nuit, que les églises sont des tombeaux de la lumière, et qu’ainsi s’ouvre l’ère d’une divinité nouvelle, la plus archaïque, Dionysos justement.

rêve [ rɛv ] n. m.
• 1674, rare av. XIXe; de rêver
1Suite de phénomènes psychiques se produisant pendant le sommeil (images, représentations; activité automatique excluant généralement la volonté); ces phénomènes. songe; rêver; onirique. Interprétation des rêves (cf. Clé des songes). « Le rêve est une hypothèse, puisque nous ne le connaissons jamais que par le souvenir » (Valéry). Rêve agréable. « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant » (Verlaine). Bonne nuit, faites de beaux rêves ! (formule de souhait). Mauvais rêve, rêve désagréable, pénible. cauchemar. « je tombais de rêve en cauchemar » (Colette). Rêve prémonitoire. Se rappeler, raconter ses rêves. Cela s'est passé comme dans un rêve. Loc. S'évanouir, disparaître comme un rêve, sans laisser de trace. — En rêve : au cours d'un rêve, en rêvant. Voir, entendre en rêve.
Absolt LE RÊVE : l'activité psychique pendant le sommeil (sommeil paradoxal). « Le rêve est une veille d'où les forces sont absentes » (Valéry). « Le rêve est une seconde vie » (Nerval). « Le rêve, c'est la vie mentale tout entière moins l'effort de concentration » (Bergson). Théorie freudienne du rêve ( psychanalyse) . « les deux formules de Freud : “Le rêve est le gardien du sommeil”, et “le rêve est la réalisation d'un désir” » (Lagache). Physiologie du rêve. Rêve et hallucination, et somnambulisme.
2(1794 « imagination délirante ») Construction de l'imagination à l'état de veille, pensée qui cherche à échapper aux contraintes du réel. imagination, vision. Faire des rêves. rêvasser, rêver. Un rêve éveillé. « Le recueil de mes longs rêves est à peine commencé » (Rousseau). rêverie.
Construction imaginaire destinée à satisfaire un besoin, un désir, à refuser une réalité pénible (dite, en psychanalyse, rêve diurne). désir, fantasme. Faire un rêve. Caresser, poursuivre un rêve. Réaliser un rêve. « le rêve s'est accompli ou presque » (Ionesco). Rêves de jeunesse. Rêves d'évasion. Le rêve de leur vie. Rêves irréalisables, fous. 1. château (en Espagne), chimère, utopie. « Baisers volés Rêves mouvants Que reste-t-il de tout cela » (Trenet). Je reviens « pour dissiper un rêve dont le réveil sera funeste » (Balzac). « arraché à son rêve, tombé de son ciel » (A. Daudet). C'était un beau rêve, un projet trop beau pour se réaliser un jour. ⇒ illusion. « L'art est le rêve de l'humanité, un rêve de lumière, de liberté, de force sereine » (R. Rolland). Littér. « Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre » (Baudelaire). vision. Loc. DE (MES, SES...) RÊVES. La femme de ses rêves, celle qu'il avait rêvée, la femme idéale. J'ai trouvé la maison de mes rêves. — DE RÊVE : irréel, fantomatique. Des formes de rêve. « ce silence de rêve, [...] cette lumière adoucie par l'eau » (Larbaud). Une voiture de rêve, qu'on souhaiterait avoir sans espérer jamais l'obtenir. Une créature de rêve.
♢ LE RÊVE : l'imagination créatrice, la faculté de former des représentations imaginaires. Le rêve et la réalité. « un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve » (Baudelaire).
3Fam. Chose très jolie, charmante. Un chapeau d'un goût, un rêve ! C'est le rêve ! Ce n'est pas le rêve, l'idéal.
⊗ CONTR. 1. Action, réalité, réel (n.). ⊗ HOM. 2. Rave.

rêve nom masculin Le fait de rêver, l'activité onirique. Production psychique survenant pendant le sommeil, et pouvant être partiellement mémorisée. Fait de laisser aller librement son imagination ; idée chimérique : Un rêve éveillé. Représentation, plus ou moins idéale ou chimérique, de ce qu'on veut réaliser, de ce qu'on désire : Accomplir un rêve de jeunesse.rêve (citations) nom masculin Louis Aragon Paris 1897-Paris 1982 Je raconte ma vie comme on fait les rêves au réveil. Blanche ou l'Oubli Gallimard Paul Arène Sisteron 1843-Antibes 1896 La vie parfois se présente vulgaire ; mais le sage, pour en relever l'originelle bassesse, a cette ressource de rêver. La Veine d'argile Pitois-Levrault Marie Bashkirtseff Gavrontsy, près de Poltava, 1860-Paris 1884 Mais si je ne suis rien, si je ne dois rien être, pourquoi ces rêves de gloire depuis que je pense ? Journal, 25 juin 1884 Fasquelle Charles Baudelaire Paris 1821-Paris 1867 — Certes, je sortirai quant à moi satisfait D'un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve… Les Fleurs du Mal, le Reniement de saint Pierre Charles Baudelaire Paris 1821-Paris 1867 C'était l'heure où l'essaim des rêves malfaisants Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents. Les Fleurs du Mal, le Crépuscule du matin Albert Béguin La Chaux-de-Fonds 1901-Rome 1957 L'humanité vit, sur terre, dans une épaisse nuit, où les événements surgissent, dans un inextricable désordre, comme les songes incohérents d'un dormant. Bloy, mystique de la douleur Labergerie Albert Béguin La Chaux-de-Fonds 1901-Rome 1957 Au cœur du rêve, je suis seul […] Je me retrouve dans l'isolement parfait de la créature devant le monde. Poésie de la présence Le Seuil Albert Béguin La Chaux-de-Fonds 1901-Rome 1957 La solitude de la poésie et du rêve nous enlève à notre désolante solitude. Poésie de la présence Le Seuil Maurice Blanchot Quain, Saône-et-Loire, 1907 Le rêve est le semblable qui renvoie éternellement au semblable. L'Espace littéraire Gallimard Henry Céard Bercy 1851-Paris 1924 Le détachement de tout n'est jamais si complet que quelque rêve encore ne survive à la mort des rêves. Préface à Snob de Paul Gavault Simonis Empis Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline Courbevoie 1894-Meudon 1961 Le mensonge, ce rêve pris sur le fait. Voyage au bout de la nuit Gallimard Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline Courbevoie 1894-Meudon 1961 On choisit parmi les rêves ceux qui vous réchauffent le mieux l'âme. Voyage au bout de la nuit Gallimard Robert Desnos Paris 1900-Terezín, Tchécoslovaquie, 1945 Une place pour les rêves Mais les rêves à leur place. État de veille Robert-J. Godet Eugène Grindel, dit Paul Eluard Saint-Denis 1895-Charenton-le-Pont 1952 Un rêve sans étoiles est un rêve oublié. 152 Proverbes mis au goût du jour, n°142 Éditions surréalistes Commentaire En collaboration avec Benjamin Péret Édouard Estaunié Dijon 1862-Paris 1942 Académie française, 1923 Un rêve intact est une merveille fragile. L'Infirme aux mains de lumière Grasset Paul Fort Reims 1872-Argenlieu, près de Montlhéry, Essonne, 1960 L'amour est le seul rêve qui ne se rêve pas. Ballades françaises, Sur les jolis ponts de Paris Flammarion Jean Giraudoux Bellac 1882-Paris 1944 Un peuple n'a une vie réelle grande que s'il a une vie irréelle puissante. L'Impromptu de Paris, scène 4, Jouvet Grasset Marcel, dit Jean Guéhenno Fougères 1890-Paris 1978 Académie française, 1962 Nous vivons une vie, nous en rêvons une autre, mais celle que nous rêvons est la vraie. La Foi difficile Grasset José Maria de Heredia La Fortuna, près de Santiago de Cuba, 1842-château de Bourdonné, près de Houdan, 1905 Académie française, 1894 Pour l'artiste scrupuleux, l'œuvre réalisée, quelle qu'en puisse être la valeur, n'est jamais que la scorie de son rêve. Notice sur le sculpteur Ernest Christophe, in les Lettres et les Arts (1886) Victor Hugo Besançon 1802-Paris 1885 Nos chimères sont ce qui nous ressemble le mieux. Les Misérables Victor Hugo Besançon 1802-Paris 1885 On jugerait bien plus sûrement un homme d'après ce qu'il rêve que d'après ce qu'il pense. Les Misérables Victor Hugo Besançon 1802-Paris 1885 Donc, je marche vivant dans mon rêve étoilé ! Ruy Blas, III, 4, Ruy Blas Pierre Jean Jouve Arras 1887-Paris 1976 Le Poète est un diseur de mots. […] Le diseur de mots est celui qui dans l'extrême veille, harponne un équivalent du rêve. En miroir Mercure de France Jules Lagneau Metz 1851-Paris 1894 Avant l'homme, l'esprit dormait pour ainsi dire dans la nature. Il dormait, et le monde était son rêve : rêve obscur et gigantesque […]. Discours de Vanves, 1886 André Malraux Paris 1901-Créteil 1976 Il est peu d'actions que les rêves nourrissent au lieu de les pourrir. Les Noyers de l'Altenburg Gallimard Guy de Maupassant château de Miromesnil, Tourville-sur-Arques, 1850-Paris 1893 La réalité implacable me conduirait au suicide si le rêve ne me permettait d'attendre. L'Orient, in le Gaulois Gérard Labrunie, dit Gérard de Nerval Paris 1808-Paris 1855 Je n'ai jamais éprouvé que le sommeil fût un repos. Après un engourdissement de quelques minutes une vie nouvelle commence. Aurélia Gérard Labrunie, dit Gérard de Nerval Paris 1808-Paris 1855 Le Rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Aurélia Gérard Labrunie, dit Gérard de Nerval Paris 1808-Paris 1855 Le geôlier est une autre sorte de captif. — Le geôlier est-il jaloux des rêves de son prisonnier ? Sur un carnet Charles Nodier Besançon 1780-Paris 1844 Académie française, 1833 Les rêves sont ce qu'il y a de plus doux et peut-être de plus vrai dans la vie. Miscellanées Henri Petit 1900-1978 Toute pensée efface un rêve. Les Justes Solitudes Grasset Pierre Reverdy Narbonne 1889-Solesmes 1960 Le rêve est un tunnel qui passe sous la réalité. C'est un égout d'eau claire, mais c'est un égout. Le Gant de crin Plon Jean Rostand Paris 1894-Ville-d'Avray 1977 Académie française, 1959 Dieu, ce dépotoir de nos rêves. Carnet d'un biologiste Stock Jean-Jacques Rousseau Genève 1712-Ermenonville, 1778 L'oisiveté me suffit, et, pourvu que je ne fasse rien, j'aime encore mieux rêver éveillé qu'en songe. Les Confessions Paul Verlaine Metz 1844-Paris 1896 Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime, Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend. Poèmes saturniens, Mon rêve familier Messein Alfred, comte de Vigny Loches 1797-Paris 1863 Je leur donne des nuits qui consolent des jours. Poèmes antiques et modernes, Eloa ou la Sœur des anges Commentaire Lucifer parle des songes. Horace, en latin Quintus Horatius Flaccus Venusia, Apulie, 65-Rome ? 8 avant J.-C. Comme les rêves d'un malade. Velut aegri somnia. Art poétique, 7 Pindare Cynoscéphales, près de Thèbes, 518 avant J.-C.-Argos ? 438 avant J.-C. L'homme est le rêve d'une ombre. Huitième Pythique, 95 Arthur Schopenhauer Dantzig 1788-Francfort-sur-le-Main 1860 Ce que raconte l'histoire n'est en fait que le long rêve, le songe lourd et confus de l'humanité. Was die Geschichte erzählt, ist in der Tat nur der lange, schwere und verworrene Traum der Menschheit. Le Monde comme volonté et représentationrêve (expressions) nom masculin De mes rêves, aussi proche que possible de mon idéal : La voiture de mes rêves. De rêve, dont les qualités font qu'on a peine à le croire réel : Passer des vacances de rêve.rêve (synonymes) nom masculin Production psychique survenant pendant le sommeil, et pouvant être partiellement...
Synonymes :
Fait de laisser aller librement son imagination ; idée chimérique
Synonymes :
- chimère
- rêverie

rêve
n. m.
d1./d Combinaison d'images, de représentations résultant de l'activité psychique pendant le sommeil. Faire un rêve.
|| Le rêve: cette activité psychique elle-même.
d2./d Production idéale ou chimérique de l'imagination. Poursuivre, caresser un rêve.
|| De rêve: qui est aussi beau, aussi parfait qu'on peut le rêver. Une créature de rêve.
C'est la maison de ses rêves.
Encycl. Psycho. et psychan. - L'Antiquité (biblique, classique, extrême-orientale) voyait, dans les images des rêves, des symboles de la volonté des dieux ou l'annonce d'événements à venir. Abandonnant toute spéculation de cet ordre, la psychologie classique (XIXe-déb. XXe s.) étudia les rapports du rêve avec l'activité de veille et avec les autres fonctions mentales ou physiologiques. La parution en 1900 de l'Interprétation des rêves de Freud marque un tournant: sous les images plus ou moins cohérentes du rêve tel que le dormeur le rapporte (le contenu manifeste), se dissimule un autre contenu, dans lequel s'exprime le psychisme profond du sujet (le contenu latent).

⇒RÊVE, subst. masc.
A. — [Pendant le sommeil]
1. Suite d'images, de représentations qui traversent l'esprit, avec la caractéristique d'une conscience illusoire telle que l'on est conscient de son rêve, sans être conscient que l'on rêve. Rêve nocturne; rêve agréable, enchanteur, érotique, idyllique, inextricable, insensé; beau, doux rêve; écrire, se rappeler ses rêves; mémoriser ses rêves; faites de beaux rêves. Cette nuit-là il eut un rêve. Il revit en songe l'entrée de la forêt de Sonneck, la métairie, les quatre arbres et les quatre oiseaux (HUGO, Rhin, 1842, p. 190):
1. Le valet de chambre entrait. Je ne lui disais pas que j'avais sonné plusieurs fois, car je me rendais compte que je n'avais fait jusque-là que le rêve que je sonnais. J'étais effrayé pourtant de penser que ce rêve avait eu la netteté de la connaissance. La connaissance aurait-elle, réciproquement, l'irréalité du rêve?
PROUST, Sodome, 1922, p. 985.
Loc. En rêve. Synon. en songe. Apparaître en rêve; entendre, revoir qqn en rêve; parler en rêve. Il s'était réveillé la nuit, croyant voir sa mère en rêve, qui lui reprochait son départ (KRÜDENER, Valérie, 1803, p. 212).
Absol. [P. oppos. à l'état de conscience de veille] Activité psychique pendant le sommeil. Le rêve, l'état de rêve. Le Rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire et de corne qui nous séparent du monde invisible (NERVAL, Œuvres, t. 1, Aurélia, 1960 [1855], p. 359). Herder demande au rêve ce que lui demande le romantisme: sa légèreté contrastant avec la pesante réalité, son atmosphère de féerie, et surtout la révélation des secrets de l'âme (BÉGUIN, Âme romant., 1939, pp. 157-158).
2. En partic.
a) [Le rêve considéré comme annonçant l'avenir et pouvant inspirer la conduite de qqn] Synon. songe. Rêve initiatique, prophétique, télépathique, visionnaire; rêve-pressentiment (Symboles 1969, p. 647). L'Égypte ancienne prêtait aux rêves une valeur surtout prémonitoire:Le dieu a créé les rêves pour indiquer la route aux hommes quand ils ne peuvent voir l'avenir, dit un livre de sagesse (Symboles 1969, p. 646).
Rêve d'incubation. Synon. de songe thérapeutique. Le rêve d'incubation est aussi pratiqué par les Juifs, et dans le même état d'esprit que celui des Hittites (M.-A. DESCAMPS, La Maîtrise des rêves, 1983, p. 112).
b) [Le rêve comme expression de l'inconscient, de la vie mentale] Analyse, mécanisme, sens, structure du rêve. Le langage du rêve va chercher très loin ses métaphores et paraît se référer à une langue inconnue de nous, où chaque objet possède des qualités très éloignées de celles que nous lui reconnaissons d'ordinaire (BÉGUIN, Âme romant., 1939, p. 109). Le symbolisme est le langage par excellence du rêve; il est à la fois expression et masque, satisfaisant en cela à la double contrainte du rêve (POINSO-GORI 1972).
[Avec déterm. dépréc.] Synon. de cauchemar. Rêve effrayant. Puis viennent des symboles hideux, des larves, des figures grimaçantes, comme dans un mauvais rêve (MICHELET, Hist. romaine, t. 1, 1831, p. 38).
Rêve de qqc. Rêve d'eau, de feu; rêve d'escalier, de gare, de labyrinthe, de lac, de navire, de vol. C'était un rêve de combat et de meurtre. (...) j'avais une épée flamboyante (...) je fondais sur les bataillons ennemis, je les mettais en déroute, je les précipitais dans le Rhin (SAND, Hist. vie, t. 2, 1855, p. 412).
[Chez Freud] Science des rêves. Freud considérait l'interprétation des rêves comme « la voie royale de la connaissance de l'inconscient » et l'étude de ses propres rêves comme le mode initiatique le plus adéquat à la formation psychanalytique (POINSO-GORI 1972).
[Chez C. G. Jung] Rêve allégorique, mythique. La fonction générale des rêves est d'essayer de rétablir notre équilibre psychologique à l'aide d'un matériel onirique qui, d'une façon subtile, reconstitue l'équilibre total de notre psychisme tout entier (C. G. JUNG, L'Homme et ses symboles, 1964, pp. 49-50).
PSYCHOL. EXP. Centre, clinique, laboratoire des rêves; état, phase de rêve; ondes du rêve. On sait depuis longtemps ce qui se passe si on prive l'homme de nourriture ou de boisson. Mais qu'adviendrait-il si on arrivait à le priver de rêves? (...) Ne pas rêver peut conduire à la mort (Psychol. 1969, p. 497).
c) [Le rêve dans ses rapports avec les agents extérieurs, avec les sensations] Rêves cénesthésiques, physiologiques. Une même stimulation extérieure provoque des rêves différents chez des sujets différents (Psychol. 1969, p. 491). Descartes (...) a (...) pu faire des découvertes sur le rêve et apercevoir, par exemple, l'origine de certains rêves dans des sensations. Ainsi il note qu'il rêve qu'il est percé par une épée et s'aperçoit en se réveillant qu'il est piqué par une puce (M.-A. DESCAMPS, La Maîtrise des rêves, 1983, p. 29).
3. Absol. [P. oppos. avec la réalité] Pays, royaume du rêve.
a) [Réalité du rêve; le rêve vécu comme réel, comme surréel; la réalité perçue comme une illusion] Beauté, évidence, merveille du rêve. Herder fut le père du romantisme (...) [il] oppose, au monde du temps et de l'espace, celui du rêve et de la poésie. Le rêve est proposé en exemple au poète pour la souveraineté de l'esprit qui se délivre des contingences (BÉGUIN, Âme romant., 1939, p. 157).
b) [Irréalité du rêve; le rêve perçu comme irréel] Être dans un rêve, comme dans un rêve. Ces murs abandonnés, croulant et s'effaçant dans le sable! Smara (...) c'est une cité de nuages qui se défont, un rêve à peine matérialisé, un mirage (MAURIAC, Journal 1, 1934, p. 16).
Expressions
Il a fait un beau rêve. Il ,,a joui d'un bonheur fort court ou (...) n'a eu qu'une espérance trompeuse et de peu de durée. Aussi (...) il [lui] arrive un succès, un bonheur que rien ne lui laissait espérer`` (Ac.).
C'est un rêve; est-ce un rêve? Ainsi, ce n'était pas un rêve, Juliette irait chez cet homme. Après-demain (ZOLA, Page amour, 1878, p. 985). Rêve! dit la femme. Illusion vaine! C'est moi qui suis la réalité (CLAUDEL, Femme, 1923, p. 643).
B. — [Dans l'état de veille]
1. [P. anal. avec le rêve nocturne] Élaboration de la pensée imaginative qui transforme la réalité. Champ, espace, puissance du rêve. C'est ce pouvoir de rêve qui lui fait apercevoir dans toute existence, même médiocre, une solitude et une poésie. C'est ce pouvoir de rêve qui l'a sauvé des misanthropies desséchantes du pessimisme (BOURGET, Nouv. Essais psychol., 1885, p. 249). Quand un esprit est porté au rêve, il ne faut pas l'en tenir écarté, le lui rationner (...). Si un peu de rêve est dangereux, ce qui en guérit, ce n'est pas moins de rêve, mais plus de rêve, mais tout le rêve (PROUST, J. filles en fleurs, 1918, p. 843).
P. méton. Ce qui en résulte; le fait lui-même. Rêve d'évasion. Une rêverie perpétuelle, que l'action et la parole dérangent, voilà quelle a été ma vie (...). C'est le rêve qui est ma vie réelle, et la vie en est la distraction (VIGNY, Journal poète, 1851, p. 1285). Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures, ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats (BAUDEL., Poèmes prose, 1867, p. 83).
PSYCHOL., PSYCHOTHÉRAPIE. Rêve diurne. ,,Scénario imaginé à l'état de veille, soulignant ainsi l'analogie d'une telle rêverie avec le rêve`` (MANTOY Psychol. 1971, p. 426). Les rêves diurnes constituent, comme le rêve nocturne, des accomplissements de désir; leurs mécanismes de formation sont identiques, avec prédominance de l'élaboration secondaire (MANTOY Psychol. 1971, p. 426). Rêve éveillé dirigé. ,,Technique consistant à provoquer, à l'état de veille, une sorte de rêverie riche en images que le patient exprime à haute voix devant le psychothérapeute`` (CARR.-DESS. Psych. 1976).
2. Projet d'avenir plus ou moins difficile à réaliser. Faire un rêve.
a) [Rêve chimérique, impossible, insensé] Ah! si nous étions libres, nous voyagerions ensemble. C'est un rêve que je fais souvent, va. Quels rêves n'ai-je pas faits d'ailleurs? C'est là mon infirmité à moi (FLAUB., Corresp., 1846, p. 316). Jamais (...) Barrès n'a nié son penchant pour le rêve, ni pour la dissolution de l'être (...). Il fait à l'évasion une place dans sa vie; il s'accorde des répits (MAURIAC, Journal 1, 1934, p. 76).
Péj. Ce n'est pas avec des absences et des rêves que l'on impose à la parole de si précieux et de si rares ajustements (VALÉRY, Variété [I], 1924, p. 62).
b) [Rêve possible] Les rêves de la (sa) jeunesse; réaliser un vieux rêve. Son rêve était de s'installer au Crillon (...) d'entrer peu à peu dans l'intimité de la clientèle de cet établissement (FARGUE, Piéton Paris, 1939, p. 225):
2. ... le jour où il leur serait donné de revoir leur pays (...) était-ce donc un rêve irréalisable? Mais ce rêve, il n'y avait que deux manières de le réaliser: ou un navire se montrerait quelque jour dans les eaux de l'île Lincoln, ou les colons construiraient eux-mêmes un bâtiment assez fort pour tenir la mer jusqu'aux terres les plus rapprochées.
VERNE, Île myst., 1874, p. 540.
3. Objet d'un projet, d'un désir.
a) [Le rêve désigne qqc.]
[Un objet matériel, un pays, un événement, une manière de vivre, etc.] Rêve de campagne, de châteaux, d'îles lointaines, de pays chauds. Toute ma vie l'Orient avait été le rêve de mes jours de ténèbres dans les brumes d'automne et d'hiver de ma vallée natale (LAMART., Voy. Orient, t. 1, 1835, p. 27). Elle voulait (...) un homme qui (...) lui permît enfin de réaliser son rêve: avoir une chambre avec du papier à fleurettes, un lit et une table en noyer, des rideaux blancs aux fenêtres (HUYSMANS, Sœurs Vatard, 1879, p. 56).
[Une grande idée, un grand sentiment] Rêve d'amour, de bonheur, de concorde, de fraternité, de paix. C'était l'essai de réaliser un rêve, celui de la république universelle, sous la présidence du peuple français (BAINVILLE, Hist. Fr., t. 2, 1924, p. 104). Rêve américain. ,,Culte du profit, de l'esprit d'entreprise, de l'individu et du businessman avec toutes les impulsions contestataires, voire libertaires`` (Le Nouvel Observateur, 4 mars 1978, p. 43, col. 1). (Grand) rêve vert. Le grand rêve vert. Le retour à la terre? C'était une mode. Voilà qu'on en rêve parfois aujourd'hui comme d'une solution aux problèmes de l'emploi (Le Point, 26 avr. 1976, p. 112, col. 1).
Expressions
C'était son rêve de + inf. C'était son rêve de marier sa fille en Bretagne, et d'acheter une grande propriété dans les environs de la Trélade (SANDEAU, Sacs, 1851, p. 16).
Rêve de qqc. Et moi j'étais seule à porter la beauté du monde (...) avec au creux de l'estomac un rêve de chocolat et de pain grillé (BEAUVOIR, Mém. j. fille, 1958, p. 80).
Qqc. de ses rêves. La maison de ses rêves. Il lui était loisible d'imaginer qu'il roulait sur la bicyclette de ses rêves, aux nickels flatteurs et persuasifs (AYMÉ, Vouivre, 1943, p. 165).
b) [Le rêve désigne qqn] Il, elle est mon rêve, le rêve de ma vie. Tu [mon fils] étais ma vie, mon rêve, mon seul espoir (MAUPASS., Une Vie, 1883, p. 242).
Qqn de son rêve. Le marquis de Bruyères (...) avait retrouvé la Lisette, la Marton, la Sméraldine de son rêve! Il était aux anges (GAUTIER, Fracasse, 1863, p. 210).
C. — [Le plus souvent dans des loc. ou expr. figées] Ce qui ressemble à un rêve par son apparence immatérielle, supra-terrestre, ou/et sa beauté idéale.
De rêve. Blancheur, vapeur de rêve; forêt, île, pays, univers, ville de rêve. Navire de rêve, plein de feux et d'anges, plus beau encore que ceux qui revenaient à Séville (MONTHERL., Bestiaires, 1926, p. 478).
Être un rêve; qqn est un rêve. Sous la fleur d'oranger la jeune dame Peloux était un rêve (COLETTE, Chéri, 1920, p. 92).
Cela tient du rêve. Leur effet [des sons harmoniques de la harpe] tient du rêve (WIDOR, Techn. orch. mod., 1904, p. 167).
D. — Vieilli
1. Méditation. Le rêve des philosophes. Le résultat de son rêve, c'est-à-dire de ses réflexions, fut qu'il serait à souhaiter que la nation fût animée de l'esprit qui règne à la Chine (CHAMFORT, Caract. et anecd., 1794, p. 112).
2. ,,Délire d'une imagination déréglée`` (Encyclop. méthod. Méd. t. 12 1827).
Prononc. et Orth.:[]. Ac. 1694, 1718: resve; dep. 1740: rêve. Étymol. et Hist. a) 1674 « combinaison plus ou moins confuse de faits imaginaires qui se présente spontanément à l'esprit pendant le sommeil » (MALEBRANCHE, Rech. de la vérité, II, III, VI ds ROB.); b) 1794 « projet sans fondement, idée chimérique » (A. CHÉNIER, L'Invention ds LITTRÉ); c) 1819 « ce qu'une personne se représente par l'imagination et à quoi elle aspire de toutes ses forces » (BOISTE). Déverbal de rêver. Fréq. abs. littér.:11 699. Fréq. rel. littér.: XIXe s.: a) 9 667, b) 18 203; XXe s.: a) 19 719, b) 19 893. Bbg. FAÏK (S.). Rêve ds la lang. littér. contemp. Gembloux, 1974, 273 p. — SPITZER (L.). En soñar un sueño. Vox rom. 1936, t. 1, pp. 51-53.

rêve [ʀɛv] n. m.
ÉTYM. 1674, Malebranche; rare av. le XIXe, donné comme vieux en 1690 par Furetière et comme « bas et de peu d'usage » par Trévoux, 1732 (le mot usuel était songe); de rêver.
1 Suite de phénomènes psychiques se produisant pendant le sommeil (images, représentations; activité automatique excluant généralement la volonté); ces phénomènes. REM. La plupart des dictionnaires de synonymes tentent de distinguer rêve et songe d'après des critères étymologiques (Rêvesonge incohérent; → Rêver, rêverie). Cette tradition qui remonte à Furetière ne s'appuie pas sur l'usage. En fait rêve a remplacé songe, sauf dans des emplois particuliers (en parlant de présages, en poésie…). — Relatif aux rêves. Onir-, onirique. || La marche des idées pendant les rêves (→ Folie, cit. 3). || Valeur prémonitoire (cit. 2) attachée aux rêves. || Le souvenir d'un rêve (→ Effacement, cit. 2). || Échanges entre les rêves et la conscience éveillée (→ Osmose, cit. 2). || « Secouer ses rêves » (en s'éveillant). → Enduire, cit. 5. — Rêve agréable. || Bonne nuit, faites de beaux rêves ! (formule de souhait). || Mauvais rêve (→ 2. Marche, cit. 25). || Rêve angoissant, anxieux, traumatique. Cauchemar (cit. 1 et 2).Faire un rêve.La Science des rêves, ouvrage de Freud (Traumdeutung). || Le Rêve de d'Alembert, de Diderot.
1 C'est une chose assez ordinaire à certaines personnes d'avoir la nuit des visions ou des rêves assez vifs, pour s'en ressouvenir exactement lorsqu'ils sont réveillés quoique le sujet de leur songe ne soit pas de soi fort effrayant (…)
Malebranche, De la recherche de la vérité, II, III, VI.
2 J'entends dire et répéter que nos rêves dépendent de ce dont nous avons été frappés les jours précédents. Je crois bien que nos rêves, ainsi que toutes nos idées et nos sensations, ne sont composés que de parties déjà familières et dont nous avons fait l'épreuve. Mais je pense que ce composé n'a souvent pas d'autres rapports avec le passé. Tout ce que nous imaginons ne peut être formé que de ce qui est; mais nous rêvons, comme nous imaginons, des choses nouvelles (…)
É. de Senancour, Oberman, LXXXV.
3 On ne fait pas assez attention à cette influence que peuvent avoir les rêves et surtout aux dispositions affectives qui les provoquent; et, puisque notre sensibilité semble s'émousser avec l'âge, l'on conçoit que le flux des images du rêve soit plus particulièrement soutenu par le réveil de la vie affective de l'enfance.
Maine de Biran, cité par J. Lhermitte, les Rêves, p. 54.
4 Le rêve est une hypothèse, puisque nous ne le connaissons jamais que par le souvenir, mais ce souvenir est nécessairement une fabrication. Nous construisons, nous redessinons nos rêves; nous nous l'exprimons, nous lui donnons un sens; il devient narrable (…)
Valéry, Variété, « Svedenborg », in Œ., t. I, Pl., p. 881.
Absolt. || Le rêve : l'activité psychique pendant le sommeil (→ Dormeur, cit. 3; étonner, cit. 16; faner, cit. 14; frange, cit. 8; inconscient, cit. 12; ouvrir, cit. 10; promptitude, cit. 4).REM. Jusqu'aux travaux sur la physiologie du rêve, le terme confond l'activité psychique immédiate dans le sommeil et l'ensemble des représentations (images du rêve) ou même des souvenirs que le dormeur en a. || « Le rêve est l'aquarium (cit. 1) de la nuit » (Hugo). || L'irréalité (cit. 1) du rêve. || L'univers poétique (1. Poétique, cit. 4) et l'univers du rêveThéories, définitions du rêve en psychologie. || « Le rêve est non pas la pensée du sommeil, mais la pensée du réveil » (Goblot). || Le rêve, « c'est la vie mentale tout entière moins l'effort de concentration » (Bergson). || Théorie freudienne psychanalytique du rêve. → ci-dessous, cit. 10, Lagache. || « Le rêve est le gardien du sommeil » (Freud).Physiologie du rêve. || Représentations visuelles, auditives; images cénesthésiques du rêve. || Le problème de la croyance, de la durée, de la mémoire, dans le rêve. || Rêve et hallucination, et somnambulisme…
5 Le Rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l'image de la mort; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l'instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l'œuvre de l'existence. C'est un souterrain vague qui s'éclaire peu à peu, et où se dégagent de l'ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres : — le monde des Esprits s'ouvre pour nous.
Nerval, Aurélia, I, I.
6 Les rêves de l'homme sont de deux classes. Les uns, pleins de sa vie quotidienne (…) se combinent d'une façon plus ou moins bizarre avec les objets entrevus dans la journée, qui se sont indiscrètement fixés sur la vaste toile de sa mémoire. Voilà le rêve naturel; il est l'homme lui-même. Mais l'autre espèce de rêve ! Le rêve absurde, imprévu, sans rapport ni connexion avec le caractère, la vie et les passions du dormeur ! ce rêve que j'appellerai hiéroglyphique, représente évidemment le côté surnaturel de la vie, et c'est justement parce qu'il est absurde que les anciens l'ont cru divin.
Baudelaire, les Paradis artificiels, « Le Poème du haschisch », III.
7 Si je m'étais toujours tant intéressé aux rêves que l'on a pendant le sommeil, n'est-ce pas parce que, compensant la durée par la puissance, ils vous aident à mieux comprendre ce qu'a de subjectif, par exemple, l'amour (…) c'était peut-être aussi par le jeu formidable qu'il fait avec le Temps que le Rêve m'avait fasciné.
Proust, le Temps retrouvé, Pl., t. III, p. 911.
8 Le rêve était encore un de ces faits de ma vie, qui m'avait toujours le plus frappé, qui avait dû le plus servir à me convaincre du caractère purement mental de la réalité, et dont je ne dédaignerais pas l'aide dans la composition de mon œuvre.
Proust, le Temps retrouvé, Pl., t. III, p. 914.
9 (…) selon toute apparence le rêve est continu et porte trace d'organisation. Seule la mémoire s'arroge le droit d'y faire des coupures (…) et de nous représenter plutôt une série de rêves que le rêve (…)
Je crois à la résolution future de ces deux états (…) que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité, si l'on peut ainsi dire.
A. Breton, Manifeste du surréalisme, p. 20-24.
10 Le rêve est une activité de l'homme endormi, par laquelle le Moi, qui désire dormir, cherche à réduire les motivations qui tendent à réveiller le dormeur; d'où les deux formules de Freud : « Le rêve est le gardien du sommeil », et « le rêve est la réalisation d'un désir » (…)
Ordinairement (…) le rêve apparaît dénué de sens, d'une tonalité affective énigmatique (…) C'est (…) que la pensée du rêve n'a pas la structure de la pensée vigile : le contenu manifeste est un raccourci du contenu latent (condensation); chaque élément manifeste dépend de plusieurs pensées latentes (surdétermination); la charge affective se détache de son objet véritable et se porte sur un objet accessoire (déplacement); la pensée conceptuelle s'exprime en représentations visuelles (dramatisation); elle use de symboles (…) (symbolisation); enfin le Moi du rêveur (…) introduit dans ses productions oniriques un ordre logique ou une interprétation tendancieuse (élaboration secondaire).
Daniel Lagache, la Psychanalyse, p. 51.
Loc. En rêve : au cours d'un rêve, en rêvant (→ Fonder, cit. 21). || Voir, entendre en rêve.
Par métaphore ou fig. Situation, activité que l'on compare au rêve.Faire un beau rêve : entretenir une illusion trop belle pour durer (peut être compris au sens 2).
S'évanouir (cit. 4), disparaître comme un rêve, sans laisser de trace. || « Le mal dont j'ai souffert s'est enfui (cit. 8) comme un rêve ».
11 Nous nous réveillons tous au même endroit du rêve.
Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs.
Hugo, les Rayons et les Ombres, XXXIV.
2 (1718). D'abord péjoratif, comme rêverie : le rêve d'un homme en délire (Voltaire); Et d'un cerveau malsain rêves tumultueux (Chénier); ne prend sa valeur poétique qu'avec les préromantiques. Construction de l'imagination à l'état de veille, pensée qui cherche à échapper aux contraintes du réel. Conception, idée, imagination, vision; illusion (cit. 8), mirage (→ Détruire, cit. 28). || Faire des rêves. Rêvasser, rêver (I., 3.). || Les rêves du fumeur d'opium… (→ Épaisseur, cit. 4). || « Une impression fugitive, un rêve inachevé (cit. 1) de l'imagination ». Rêverie. || Les rêves d'une imagination surexcitée (→ Imitateur, cit. 4). || La vraie réalité (cit. 8, Baudelaire) n'est que dans les rêves.Le Rêve, roman de Zola.
12 Le recueil de mes longs rêves est à peine commencé, et déjà je sens qu'il touche à sa fin.
Rousseau, Rêveries…, 8e promenade.
13 J'eus un rêve : le mur des siècles m'apparut.
Hugo, la Légende des siècles, « Vision d'où est sorti ce livre ».
Spécialt. Construction imaginaire destinée à satisfaire un besoin, un désir, ou à refuser une réalité pénible (dite, en psychanalyse, rêve diurne). Désir, phantasme (→ Agréable, cit. 17; eldorado, cit. 1; idéal, cit. 4, Proust; idée, cit. 51). || Faire un rêve. || Mon rêve familier, poème de Verlaine (→ Aimer, cit. 22). || Le rêve de qqn. || Placer son rêve hors des possibilités (→ Imaginaire, cit. 3). || Caresser un rêve (→ Bon, cit. 127; crise, cit. 10). || Poursuivre un rêve. || S'enivrer de rêves (→ Aventurier, cit. 15). || « … Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal » (→ Gerfaut, cit. 2). || « Oh ! la nuance seule fiance (cit. 2) le rêve au rêve (…) ». || Rêve glorieux (→ Éblouir, cit. 23). || « … ce beau rêve Qui sera le réel un jour » (→ Futur, cit. 1, Hugo). || Accomplir, réaliser (cit. 2) un rêve.Rêves de jeunesse (→ Inexactitude, cit. 3). || Le rêve de leur vie (→ Idyllique, cit. 1). || Rêves irréalisables, fous… Château (en Espagne), chimère, utopie. || Les rêves de l'idéologie.(Avec un compl.). Projet plus ou moins illusoire. || Des rêves d'empire (cit. 13). || Le rêve d'en finir (→ Lancinement, cit.).
14 Tout bonheur que la main n'atteint pas n'est qu'un rêve.
Joséphin Soulary, Sonnets humoristiques, III, « Rêves ambitieux ».
15 L'art est le rêve de l'humanité, un rêve de lumière, de liberté, de force sereine.
R. Rolland, Musiciens d'autrefois, p. 17.
Littér. Vision réelle qui semble être forgée par l'imagination (→ Procession, cit. 4).Spécialt, en parlant d'une chose qui semble trop belle pour être réelle (→ Ébène, cit. 3). || L'horizon (cit. 7) semble un rêve éblouissant.
16 Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre (…)
Baudelaire, les Fleurs du mal, « Spleen et Idéal », XVII.
Loc. De (mes, ses…) rêves : rêvé, idéal (pour qqn).La femme de ses rêves : celle qu'il avait rêvée, la femme idéale (→ aussi Hostile, cit. 7). || J'ai trouvé la maison de mes rêves.
De rêve. a Irréel, fantomatique. || Des formes de rêve (→ Mouvant, cit. 2).
17 Cela faisait de ce quartier un pays féerique : on le sentait bien à ce silence de rêve, à cette lumière adoucie par l'eau et la verdure, fondue dans la brume (…)
Valery Larbaud, Amants, heureux amants, p. 13.
b Fam. Digne d'être rêvé, souhaité en rêve. || Une voiture de rêve, qu'on souhaiterait avoir sans espérer jamais l'obtenir; par ext., une voiture idéale, quasi parfaite (mais onéreuse).
3 Absolt. Imagination créatrice, la faculté de former des représentations imaginaires. || Le rêve et la réalité. Rêverie. || Le rêve et l'action (→ Inconciliable, cit. 4). || Le royaume du rêve (→ Lune, cit. 11). || Les délices du rêve et de l'espérance (→ Fiançailles, cit. 3).
18 (…) s'il était donné à nos yeux de chair de voir dans la conscience d'autrui, on jugerait bien plus sûrement un homme d'après ce qu'il rêve que d'après ce qu'il pense. Il y a de la volonté dans la pensée, il n'y en a pas dans le rêve. Le rêve, qui est tout spontané, prend et garde, même dans le gigantesque et l'idéal, la figure de notre esprit. Rien ne sort plus directement et plus sincèrement du fond même de notre âme que nos aspirations irréfléchies et démesurées vers les splendeurs de la destinée.
Hugo, les Misérables, III, V, V.
19 — Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait
D'un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve (…)
Baudelaire, les Fleurs du mal, « Révolte », CXVIII.
20 (…) le rêve a plus de puissance que la réalité. Et comment en pourrait-il être autrement, puisqu'il est lui-même une réalité supérieure ? Il est l'âme des choses.
France, Thaïs, p. 221.
21 (…) pour qui a le goût d'inventer, la réalité est vite dissociée, dépassée puis submergée par le rêve. Car le rêve a tout pouvoir, et il en abuse.
G. Duhamel, Inventaire de l'abîme, II.
4 Par métonymie. L'objet d'un désir (→ Envier, cit. 10).
Fam. Chose très jolie, charmante. || Un chapeau d'un goût, un rêve ! (→ Occasion, cit. 13).C'est le rêve ! Ce n'est pas le rêve : ce n'est pas l'idéal, ce n'est pas ce qu'il y a de mieux.
CONTR. Action, réalité, réel (n.).
HOM. 2. Rave.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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